Michel LEPAREUR
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La peinture est un genre mystérieux et malgré l'inquisition des regards qui depuis tant de temps l'interroge, nul ne sait encore d'où elle vient, où elle va, ni ce qu'elle est sous la modestie apparente de ses couleurs et de ses formes.
Pire.
Son histoire, son étude, son approche par des artistes de plus en plus curieux, de plus en plus inquiets ou de plus en plus fous, ne font que décaler un peu plus toutes les approches, et, pareils à ces galaxies qui ne cessent de s' éloigner les unes des autres, les artistes suivent une trajectoire de silence qui les emporte au-delà même de leur projet initial, sans qu'ils puissent s'en expliquer ni s'y soustraire.
C'est ce qui arrive à Michel LEPAREUR.
Tout a commencé avec une volonté affirmée de représentation: représentation de ce qui fascine l'artiste pendant ses parties de pêche au bord du lac; les reflets, l'étrangeté des formes sous l'apparente transparence de l'eau, la douceur ambiante, la patience, l'attente et la méditation.
Un projet aussi impressionniste, écologique, confronté à la rigueur d'un artiste exigeant avec lui-même, méritait une économie de moyens, un naturel, tout à la fois brut et brutal.

Saule et sa lumière (120x120cm) - 2005
fusain sur papier et technique mixte

 


L'artiste a opté pour le papier blanc et le fusain, un point c'est tout: le bois industrialisé en pâte à papier, le bois brûlé, pour décrire le bois alentour, ses ombres et ses lumières, l’eau et ses reflets.
Strict.
Trop simple pour être honnête.
La nature rechigne à être démontrée de si simple ambition, il va falloir livrer bataille, le peintre le sait, mais il est homme de combat. Et de se battre.
Avec le fusain, avec le papier, avec les reflets, avec le projet, avec l'ambition, les ombres et les lumières, avec soi surtout, avec la sueur, avec le coeur et ses dégoûts et ses passions.
Mais il arrive que les lutteurs soient soumis aux mêmes troubles que les plongeurs des profondeurs, l'ivresse. Il advient qu'à force de lutter, de sombrer, d'approfondir, de glisser, l'esprit chavire. Le cerveau, prisonnier de sa coque de noix, sentant son asphyxie, sa fin proche sous les coups des déferlantes, s'échappe de sa condition d'outil servile, gère sa propre histoire, se laisse happer par la contemplation des étoiles avant de rendre les armes, et le projet est oublié, perdu, il y a fête sous le crâne.
Ce qui reste sur le papier à l'issue du pugilat mené dans la profondeur de l'atelier, c'est la charpie du peintre mise en spectacle, le trophée, enrobé d'un vague sentiment de mort imminente.
Et l'oeil du voyeur que nous sommes de se réjouir devant cette offrande: le papier et le fusain se sont évaporés, seule reste pétrifiée au mur, la peau tannée d'un artiste, offerte en prix de revient pour avoir osé reculer un peu plus les limites d'un secret qu'à défaut de connaître parfaitement, nous nommons Art, un secret jalousement gardé par le fusain, par le papier, par la matière qui nous ressemble et nous attend.

Jean-Paul GILLY,
le 24 décembre 1994